Récit de Pascale Marchal

 

 

PARTIE I  : Le Golem de Tourbist

«Tous les soirs, je passe les premières heures de l’obscurité à remplir ces pages dont j’ignore si quelqu’un les lira un jour»

Ainsi commençait la lettre étrange que Tiago me lut par un soir de décembre et qui devait, moi Esteban, me faire entrer dans le rôle qu’il avait choisi pour moi dans sa dernière pièce de théâtre: «Je veux une suite et pas une fin»
Tiago habite Buenos Aires dans un appartement proche de la place des folles de mai, qu’il conviendrait de renommer car elles n’ont de folles que la douleur qui les submerge depuis que leurs fils ont disparu.
Je soupçonne Tiago d’avoir choisi cet appartement à dessein, pour les soutenir moralement, car Tiago sait être fantasque à ses heures et profond quand la nécessité se fait pressante, surtout quand elle est politique.
Il est de quelques années mon aîné, porte une barbe naissante et ses yeux sont rieurs et perçants.
Je l’ai choisi comme alter ego (est-ce lui qui m’aurait choisi, je ne saurais dire), un alter ego imprévisible qui orchestre qui je suis, où je vais et pourquoi.
Il m’envoie des énigmes que je reçois par mail, SMS ou par tweets.
Je vous livre la 1ère : « cale-toi dans le chaos comme dans un coussin » et là… j’ai craint le pire… J’avais en tête les massacres d’Alep et ceux du Rwanda et refusait derechef la plénitude contradictoire de l’injonction (double-bind quand tu nous tiens !)
D’autres énigmes vinrent, plus mystérieuses encore: « Quand tu plonges, songe au retour », « Endors ta rêverie sous tes paupières mi-closes et embrasse le réel », «Un zeste d’indifférence et un de dérision »…«Un paradis sans promesse, tel sera ton rêve»,
«Sache Toucher A la Terre Utopique Et Tu Trouveras l’Enigme» me laissa sans voix. Qu’allais-je faire de tous ces mots qui se bousculaient dans mon pauvre cerveau?
S’inscrivit dans ma tête l’acrostiche : STATUETTE
Ainsi, porté par les phrases sibyllines de Tiago, je pus me forger une silhouette, un personnage théâtral qui ne sombrerait pas dans la tempête de ce que d’aucuns prétendent être une ère de progrès. Il va sans dire qu’un acteur (et je fais ce métier depuis si longtemps que je peine parfois à me retrouver moi-même) qu’un acteur disais-je, est malléable comme une terre humide et douce que l’on polit et j’hésite à savoir lesquels de mes ressentis m’appartiennent en propre ou m’ont été transmis.

« À remplir ses lignes dont j’ignore si quelqu’un les lira un jour… »
Tiago me lut cette lettre et là commencèrent mon intérêt et mes doutes…Je voyais ce vieil homme, enfermé dans un cloître tel le saint Jérôme du Caravage, flanqué d’un crâne vaniteux. Ce tableau garde dans mon esprit, à l’île de Malte, filtrant à travers les barreaux, une fantomatique lumière.

«A remplir ses lignes dont j’ignore si quelqu’un les lira un jour…
mais qu’importe » affirmait la lettre :
« je ne peux garder en moi plus longtemps ce qui pèse à mon cœur.
À l’époque j’étais un enfant taiseux. Les gamins de mon village s’égaillaient le long des rives du M’Goun, tiraient sur les oiseaux avec des sarbacanes de roseaux, fabriquaient des radeaux de fortune avec les branches de peupliers, martyrisaient les ânes quand il leur était donné de ne pas aider les parents aux champs ou à la lessive, ou quand ils réussissaient, en inventant mensonges, à échapper à l’école coranique du village, en aval.
Mon village à moi, en pays berbère, était peuplé de juifs séfarades et nos us différaient des leurs. J’avais pour seul ami, réceptacle de ma solitude, un objet étrange offert à ma mère le jour de ma naissance : un drôle de personnage sans membres, en terre cuite. Une certaine gravité s’en dégageait. Son regard vous scrutait de l’intérieur sans animosité. Son corps cylindrique, avec étranglement aux deux tiers de sa partie haute, semblait fait de la matière dont sont faits nos rêves : couleur pisé enduit d’un maquillage blanc calcaire. Il portait sur lui sa tribu, sa famille toute entière, sur la partie basse et tout autour de son corps. Sculpture immobile, accompagnée d’une ombre étrange.
Il n’avait pas l’air guerrier et je ne soupçonnais chez lui aucune pensée malsaine.
Avait-il été fabriqué par mon grand-père que l’on disait un peu sorcier et dont je craignais les maléfices?
Chétif, je ne connaissais de l’extérieur que les hauts murs de terre rouge sur lesquels donnait ma pauvre fenêtre bleue flanquée de mains négatives bleues elles aussi.
Lorsque j’essayais d’en sortir, je me heurtais chaque fois à ma mère qui surgissait à l’entrée de notre kasbah et me chassait de son ballet de paille comme on chasse les mouches d’un repas trop copieux.
Je me réfugiais dans la pénombre de cette sobre pièce dans laquelle on avait jeté un grabat. Comme seul ornement une niche dans laquelle me toisaient les regards de glaise de mon Golem.
Mon Golem me terrifiait le jour, me terrifiait la nuit et je n’osais m’endormir de peur qu’il ne m’étrangle et ne me vole le peu de souffle qui sifflait encore de mes lèvres.
Épuisé, le matin, je le retrouvais à la même place, impassible et malin;
et moi, baigné d’une sueur âcre, j’en voulais à la vie et au jour qui m’avait vu naître et me laissait englué dans tant de turpitudes.
Je ne savais pas prier, ne savais pas pleurer. Par la seule fente de ma porte je voyais une ménorah de fer qui m’aidait à passer un jour puis l’autre dans une conscience cotonneuse.
J’avais oublié jusqu’à mon nom.
Une nuit, je devais avoir la fièvre, je fus envahi d’un pressentiment, il me sembla que Golem n’était plus là et que sur les murs rouges de pisé s’écrivaient des mots tendres tels que « sensualité » dont je ne comprenais alors, pas la signification.
Mes sens me jouaient-ils des tours ?
S’inscrivaient aussi à une vitesse surprenante les mots « adoration » «caresse»… le mot «caresse» attira ma vigilance troublée. Puis le mot
« départ » apparut et le mot « protection ».
A tâtons et vacillant, j’eus le courage de me rapprocher de la niche : elle était vide !
Sans bruit et en rampant dans la poussière bleutée, j’ouvris la porte de bois, me glissai vers l’entrée de notre kasbah et fus étonné de la trouver ouverte sans ma mère devant pour me battre ou se moquer de sa voix rauque, ironique et malsaine.
Mû par une sorte de désir impérieux, je grimpai dans la nuit tout en haut du village, sur le promontoire, vaste causse de pierres, et découvris enfin le pays qui était le mien et qui s’étendait à perte de vue, aussi vaste que la Voie lactée.
Je suivis un chemin en forme de W comme le W de Cassiopée qui me servait de mère, et parvins à une grotte sèche. Là, par terre, dans les galets, trônait mon Golem dont les regards multiples avaient changé d’expression.
Je revins au logis sans difficulté et pus me rendormir apaisé.
Dès lors, toutes les nuits, je franchissais les ponts de bois au milieu des palmeraies, des dragonniers et des eucalyptus en fleurs. Le matin me voyait grandi, sage et serein.
Mes nuits tumultueuses me menaient invariablement vers mon Golem et, à son contact, j’apprenais les mots: «adolescence» et «responsabilité»; les mots «voyages» et «mort». Je découvrais l’eau, les plantes, les odeurs, la résistance de mon corps devenu solide, la grandeur des larmes, la grandeur de l’âme et les lointains.
Chaque nuit me voyait aller plus loin et revenir fourbu mais riche d’un monde obscur, infini, indéfinissable.
Les berges de la rivière m’Goun n’avaient plus de secret pour moi, ni les amandiers, ni les lauriers touffus. J’emmagasinais sans en avoir l’entière conscience, tout ce qu’on m’avait caché et qui me servirait plus tard.
Le Golem c’était moi, ses bouches avides et sucrées, ses regards s’installaient dans mon corps pour faire de moi un homme, enfin c’est ce que je croyais à l’époque.
Une nuit que mon Golem m’avait mené jusqu’à l’océan, je le pris avec ferveur et délicatesse de peur qu’il ne se brise.
Il était luminescent.
Je décidai de faire ce qu’il me dictait et de quitter pour toujours le vieux mellah et l’Atlas, mon frère.
Mon Golem en poche, j’abordai le marin d’un cargo rouillé en rade de Dakla, aux confins du sahara occidental ; et trois jours plus tard, après une traversée houleuse, j’étais à Gibraltar où j’embarquai alors pour Buenos Aires où mes ancêtres avaient créé une colonie…

Golem est là qui me suit et me protège depuis plusieurs siècles et je ne sais le jour où il aura décidé que je meure.
Si tu le trouves un jour, il sera à toi, garde le précieusement et surtout n’aie pas peur. »

Tiago interrompit là sa lecture de la lettre et me laissa sans voix et pensif.
Tiago construisait ainsi chacune de ces pièces théâtrales, par énigmes.
Il me nourrissait d’une lettre, d’un mot, d’une phrase, d’un tableau caravagesque et disparaissait dans le tumulte des villes.
Il m’invitait à lire l’Idiot de Dostoïevski et je devenais prince Mychkine et Rogojine, Aglaïa et Nastassia Filippovna dans le même temps, tiraillé par des passions extrêmes ; il citait avec grandiloquence le monologue d’Hamlet et tous les sonnets de Shakespeare et je m’interrogeai sur Ophélie et sur le suicide, comme Camus je pensai que c’était la seule question philosophique à se poser : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. ….Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux….Etais-je heureux ?

Je voyais Ophélie dans mes rêves, morte noyée, flottant dans les herbes et les fleurs, au fil de l’eau, dans le tableau de Millais ; Virginia Woolf, mon Ophélie.Tiago récitait les dialogues de la Mouette de Tchekhov par cœur, et je m’identifiais à Irina, à Arkadina et à Trigorine tout à la fois, déchiré ; pendant que Tiago revêtait les oripeaux de Constantin Stanislavski. Il me racontait les mille et une nuits et je me prenais à adorer Shéhérazade, j’étais à Bagdad au 10ème siècle, envoûté et ravi : je ne risquai plus l’exécution capitale !!! Les récits, les mots, me sauvaient. Tiago tonitruait contre Six personnages en quête d’auteur de Pirandello, et bien-sûr je m’identifiais à ces six personnages tour à tour, perdus sur scène, voulant soumettre le metteur-en-scène à leur fantaisie.

Tiago me réveillait en pleine nuit pour m’apprendre les bribes des dialogues qu’il venait de forger et, un jour que je désespérais d’avoir le texte complet, il m’invita au café Tortoni où Borgès avait l’habitude d’écrire (c’est là qu’il écrivit Le livre de sable); nous y palabrions des heures entières sur cet écrivain magique et tentions de comprendre comment un homme d’une telle intelligence avait pu serrer la main de Pinochet !!!…) et alors que nous sombrions dans les mojitos et l’alcool et dans des propos décousus, dans un décor de théâtre labyrinthique qui se reflétait à l’infini dans des miroirs de style baroque, Tiago me tendit avec un sourire triomphant, un paquet entouré de papier kraft que je déchirais aussitôt.
Il m’offrait le Golem ou ce qui lui ressemblait.
Je décidai avant la générale de notre pièce qui devait avoir lieu à Lisbonne, de partir au sud du Maroc, à M’Gouna, près de Kélaa, à l’est de Ouarzazate, pour en savoir plus sur Golem…
Buenos Aires-Marrakech, puis direction Ouarzazate, et enfin Kélaa où je n’étais décidé qu’à passer peu de temps, juste m’ imprégner des lieux et rencontrer peut-être cet être remarquable et mythique qui avait écrit cette lettre sans date, empreinte de mystère.

Je ne m’attendais pas à une telle aridité mais les Marocains surent m’accueillir avec simplicité.
Ma première impression, positive certes, n’en fut pas moins étonnée: j’avais changé de pays, de coutume, mais aussi de siècle.
Les enfants sur les ânes, le muezzin, les femmes qui riaient sous cape, timides et voilées… Tout avait un goût suranné.
Je rencontrai M’Bark, jeune homme dont je fus l’ami. Il parlait avec délice de son pays. Il m’apprit que le village juif que je cherchais existait bel et bien et nous y allâmes ensemble en suivant le cours du M’Goun en partie asséché.
La terre devenait de plus en plus rouge, les tirozeilles des toitures plus travaillés, les jabadors et les tekchetats des femmes indigo, d’un bleu qui tire sur le noir. Soudain se dressa une haute muraille de terre construite sur un terrain volcanique et dont les strates formaient des graphismes cabalistiques.
Quelle ne fut pas ma déception de découvrir que Tourbist était non seulement en ruine mais village délaissé.
Je ne cachai pas mon désappointement.
M’Bark ne m’avait rien dit.
Il tourna pudiquement la tête et me tendit une grenade fraîche ainsi que des figues séchées à même le sol.
Si quelqu’un avait disposé des figues, il devait bien y avoir âme qui-vive.
Je poussai les massives portes, inspectai les moindres recoins, passai des heures à m’imprégner des lieux sans savoir où tout cela allait me mener, ni si là se terminait mon voyage.
M’Bark s’en était retourné à la kasbah Ben Ali…
C’est alors que j’entendis comme un râle, un son guttural, et découvris une femme quelque peu édentée, impavide, pieds nus, qui avait dû être belle.
Elle chantait, elle prit ma main, m’allongea sur un tapis d’herbes, du maïs je présume, et commença une litanie où j’entrevis malgré mon faible bagage en arabe, la teneur et les lignes de force. Je me laissai envoûter par sa voix monocorde. Il me semblait la connaître de longue date, elle m’attendait.
« Je vais te raconter cinq récits, mon fils »…

À vous lecteurs, je n’en conterai que les sommaires.

« La première histoire s’intitule « Loin des ombres gantées»: il était une fois un enfant intelligent mais muet qui croyait dur comme fer que ses parents ne l’aimaient pas. Il avait dans la tête des peurs immarcescibles que sa mère n’arrivait pas à chasser… Les ombres de la nuit le laissaient agité et fiévreux sur sa couche. Au village de Tourbist on les appelait « les ombres gantées », du nom des plantes médicinales que cultiver les juifs aux jardins d’ici-bas.
Les juifs avaient pour rituel, au solstice d’été, de prendre baluchons et de se rendre aux grottes de Tindouf, et au solstice d’hiver vers l’océan, à la ville de Dakla.
Quand l’enfant qui n’avait pas de nom disparut, on retrouva des traces de lui sur ces deux lieux-là, des empreintes gravées dans la pierre, fossilisées.
A ces découvertes, les pèlerinages funestes cessèrent brusquement ».

Elle continua pendant des heures à me parler d’une langue qui d’opaque devenait plus limpide et plus cristalline. Je me sentais bercé comme les vagues bercent la barque des pêcheurs sous le ciel étoilé.
« oui l’enfant sans nom, a traversé le désert les océans et moi chaque jour, je l’entends comme quelqu’un qui s’enfuit… Cassant les branches, piétinant les massifs, rôdant dans les jardins fracassants de l’oubli.
Je l’ai cherché en vain tout au long de ma vie, arrachant de mes ongles les écorces des arbres, asséchant les canaux de mes larmes, asséchant les canaux de mon sang. Plus rien ne pousse ici, sauf la mélancolie. Ma peau est plus ridée que peau d’orange et mes songes ont mille ans. Je ne désire plus me perdre dans ma tête, ni bouger, ni parler… Tu es venu de loin Esteban, c’est toi que j’attendais. Le temps ne compte plus et ce fils que j’ai eu, que l’on dit immortel, verra avec ta venue la fin de son périple, la fin des immortels. »

furent ses derniers mots : Ainsi se terminait le récit de la femme.
Je ne sais comment ni quand je redescendis à Tourbist et ce n’est que la nuit suivante que je m’aperçus que la lettre confiée par Tiago n’était plus dans ma poche…
La vieille m’avait nourri, porté, ressourcé, fait renaître.

Je ne sais ce qui me poussa avant mon départ à me rendre au hammam des femmes…besoin d’un frisson? envie d’en découdre avec moi-même une fois pour toutes?
L’entrée dans ce lieu clos fut d’emblée suffocante. S’y pressaient les seins et les fesses rebondies des femmes, leurs corps cuivrés. Les seins offraient à leur corps comme une parure, un bijou. La nudité de leur pubis qui d’ordinaire fait d’elles des proies faciles, n’était pas vécue comme tel, ici.
La vapeur créait sur ma peau une mollesse bienfaisante (il se fait aisément et spontanément que la femme qui frotte l’autre femme avec un gant de crin et du savon noir, fait fondre toutes les facéties frondeuses enfouies au profond des femmes).
Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est par le regard, la peau et les sens que s’évapora mon étouffement premier et que ruissela en moi un plaisir inattendu.
Alors j’oubliai l’homme que j’étais jadis et qui m’avait tant fait souffrir durant mon enfance. J’oubliai mon passé de trans non-encore accompli, j’oubliai mes nuits éblouies d’audace, mes frasques gay de drag-queen déchaînée, ma gestation.

Moi Esteban, j’avais eu plusieurs vies et ma mémoire était morte
Tout prit enfin forme : mon rôle, mon personnage et moi-même et je me sentis enfin prêt à aborder le public de Lisbonne.

Erre,
erre,
erre
je suis le juif errant, votre Hérodiade, votre princesse juive
pauvre hère éternellement triste
hère chagrin
hère liberté
chant
poème illisible
aède incompris
j’ai laissé ma trace sur la neige, le limon et le sable
je suis cet air dont tu n’auras plus besoin
je suis terre et me terre
je m’enterre et je mens
à travers moi passent mille silences et mille trahisons
je condamne votre fanatisme et vos intolérances religieuses
j’ai porté en mon sein vos pleurs et vos péchés
je suis jnoun à mes heures, chayatine de vos pensées blafardes
bouc émissaire
j’ai toujours été seul et je meurs
vous me verrez partout où vos yeux se poseront: dans les interstices, dans les fissures, dans les sols craquelés de sel ; là où beuglent les vaches, où murmurent les mésanges.
Dans le tronc noirci des figuiers, dans l’eau brouillée des canaux, au large du Dadès, dans les casbahs en ruines

mon nom est personne et je est un autre

je n’ai ni âge, ni naissance, aucun ami, pas de parents
mon odeur est fétide, je plane au-dessus des bambous
mon haleine est chargée de tous vos maux
de la perversité de votre esprit guerrier
j’ai tenté mille fois de retenir le bras qui brandissait poignards, qui brandissait le fer
je me suis heurté à cette force humaine qui détruit et qui crache
à vos chars
à vos rafales sans regard
parfois par mon souffle je vous ai inspirés
vous étiez nus et je vous ai drapés
vous étiez muets et vous avez crié

Je vous ai confrontés, affrontés, rendus purs à vous-mêmes…
Mais de souffler m’épuise…
vos balbutiements et vos erreurs m’épuisent
je ne suis plus vos cours d’eau poisseux, poison de vos veines
mon immortalité me tue
je vous entends à peine
sur vos tréteaux de bois
déjà je ne vous entends plus

Tu vois Esteban, sur le banc je me suis assis près de toi
et je t’ai entendu geindre au profond de ton être
tu ne connaissais que la peur et le froid
et te voilà toi-même
sans attache et sans haine
tiens-toi droit, parle haut, articule
porte tes textes plus haut que les cintres
côté cour, côté jardin
ne te retourne pas sur le fracas du monde
ni sur ton sexe nubile
ni tes amours anciennes
apprends les mots qui te viennent à la bouche
moisson amère
Odéon malhabile
et lorsqu’on te lira entre les lignes
et que s’apaisera le tumulte du monde
remplace-moi
deviens djoun à ton tour. »

Esteban fut saisi d’un frisson qu’il sentit le parcourir à son entrée en scène…
Il ne sut jamais comment Tiago s’était retrouvé en possession de la lettre, ni du Golem et il ne lui posa pas la question.

Pascale Marchal, tous droits réservés

remerciements à :
– claudine dozoul
– maridette
– m’bark de la kasbah ben ali à kelaa, m’gouna au maroc
– italo calvino pour son incipit
– shakespeare (au passage !)
– et borgès ….
– camus…
– tiago rodriguez…

Je veux une suite et pas une fin

PARTIE II = suite du Golem de tourbist

 

« Cet écorché vif, mon frère »

Essai de biographie de Tiago Mendès écrite par Mélina Mendès, une dizaine d’années après la création de la pièce : «Un arc-en-ciel de ténèbres ».

préface :

Mon frère Tiago est mort brutalement il y a une dizaine d’années sans laisser un seul mot d’explication. Je n’ai pas compris qui il était, ni ses écrits : nous étions séparés et ma vie de famille était houleuse. Je ne lui ai pas tendu la main par détachement peut-être et par négligence.
Je prends la plume pour lui rendre hommage et réparer ce que j’ai longtemps pris pour une faute inexcusable et pour essayer de lever certaines zones d’ombre de sa vie.
Dix ans de recherche : je crois avoir reconstitué le puzzle et pouvoir offrir à ses lecteurs les plus assidus, quelques éléments manquants pour comprendre son œuvre.
Je suis restée dans la maison de nos parents, où par hasard j’ai fait une série de découvertes et refait une partie de son parcours.

 

 

premier chapitre

épitaphe 1: « Vous ne me manquerez pas »

Tiago Mendès est né de 19,03,1953. Très vite nos parents ont compris qu’il n’était pas comme les autres. Il ne jouait jamais, ne souriait pas… Obéissait sans broncher aux ordres et disparaissait jusqu’au lendemain dans la soupente de notre maison d’Essaouira qui lui servait de chambre.
Il n’allait à l’école que lorsque ça lui chantait et ma mère capitula une bonne fois pour toutes après une réaction très violente de Tiago.
Sur un petit bureau de bois de cèdre reste gravé son acronyme visionnaire et qui lui correspond trait pour trait :

T Théâtre
I de l’Imaginaire
A des Amours
G Généreuses
O Orageuses

L’a-t-il écrit à la pointe de son canif, les nuits de veille ? Je l’ai souvent entendu gratter, creuser comme s’il se faisait mal.
Un être tourmenté dès l’enfance.
Cela ne fit que s’aggraver au fil des ans, surtout après le décès prématuré de nos parents. Notre mère mourut d’une fausse couche, Tiago était adolescent, et notre père mourut peu de temps après, d’un cancer mal soigné.
Dès lors Tiago fut envoyé chez un oncle, en exil en Argentine et moi je restai au pays, chez une cousine éloignée.
Les années qui suivirent furent pour lui des années de fièvre, en témoignent les documents qu’il a laissés. Le premier étant quelques extraits de son journal intime de 1968 à 1972.

Extrait de son journal intime de 1968 à 1972 :

Au talent j’ai toujours préféré le sabordage. Je déambule, je dérive, je vais à la dérive. Choisir un port d’attache : trop peu pour moi, je suis l’homme de nulle part. Abdoul m’a proposé une pêche en mer, au lamparo, une pêche à la rascasse !
Les effluves fétides de mon enfance m’ont assailli. Tant d’années sans revenir, tant d’années d’abandon, de fuite, de renoncement. Le passé me revient en pleine gueule. Le passé fidèle à sa puanteur, à ses couleurs anarchiques écaillées, au cri des goélands. Ça me remonte à la gorge comme des larmes trop longtemps retenues.
Abdoul n’a guère changé à part ses rides qui se creusent. Il me tape dans le dos et chaque secousse me blesse.« Frère, tu te rappelles quand on pêchait la murène ? Quand on était pirates ? Est-ce que tu sais encore appâter les daurades et les lottes avec des morceaux de poulpe et des têtes de sardines ?
Il parle trop. Il m’explique les pontons mobiles du port d’Essaouira.
On a contourné les nasses à homards. Je n’avais pas envie de le suivre, j’avais honte de mon absence. J’étais inutile.
Ses mains calleuses, son rire comme une tempête qui vous submerge et vous anéantit… Les gars du port ont sorti la barque fraîchement repeinte du fouillis des autres barqueset on s’est retrouvé face à face sur le frêle esquif. Le clapotis me ramène parfois à la réalité, celle de l’océan, pas la réalité de toutes ces pages noircies par mes pauvres obsessions d’enfant gâté.
Je me croyais poète, je me prenais pour Borgès à mes heures, alors que je ne faisais qu’effleurer la surface des choses en faisant semblant de m’y perdre, malvenu sur la terre, scribouilleur, jamais au bon endroit.
Abdoul,lui, creuse le même sillon qui va de la vie à la vie.
Il sait les étoiles, les bancs de poissons et même le second degré ! Il ne me demande rien en échange. Sa voix se perd au loin des vagues et il rame, toujours attentif aux sardines de la lagune, scintillantes dans un monde trop grand, trop serré, jamais à ma taille.
Dans mon esprit malade, j’entends des migrants gémir au fond des cales, piétiner les femmes et leur bébés à demi enfoncées dans des eaux pourries, empoisonnées de gaz asphyxiant. Des bateaux les repêchent, apeurés, trop souvent morts.

Tout me semble factice et je viens de comprendre qu’il me faut casser cette gangue si je veux être écrivain.

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Chapitre 2

épitaphe 2 : « J’ai essayé d’être à la hauteur »

 

Journal intime de Tiego et notes de metteur en scène

Essaouira fin juin 1968

Après Paris et les barricades je suis revenu au Mellah. Je n’ai pas cherché à revoir Abdoul mais je suis tombé nez à nez avec M’Bark, je n’ai pas trop compris pourquoi il quittait le Maroc. Je crois que ses parents retournent en Israël. Admettons.

Essaouira juillet 1968

Comme s’il y avait eu la peste le Mellah s’est vidé de ses habitants en trois mois. Ils ont quitté le bateau pour reconstruire ce qu’ils appellent leur pays, diaspora oblige. Seul le Rabbi Haïn Pinto a voulu rester à la synagogue. Il pense que de nombreux séfarades pauvres ne vont pas pouvoir s’exiler et il refuse de les abandonner. Tout le monde prétend que c’est un guérisseur ; moi je pencherais plutôt pour un charlatan. Ma sœur Méline et moi, nous aimions écouter ses sermons juste quand le muezzin s’égosillait à l’heure de la prière. Inlassablement il nous montrait son trésor, la Torah, ses tables de loi et à chaque fois on faisait semblant de les découvrir et lui recommençait béatement à nous parler de son Moïse, Moussa.

Essaouira début décembre 1968

Plus personne au Mellah, plus de vélos, plus d’enfants se chipotant avec les chats. Déjà les carreaux aux fenêtres sont cassés surtout depuis que le rabbin Haïn Pinto nous a quittés.
Il est mort dans la nuit, beau destin que le sien. On le prend pour un saint…
Du coup les maisons ont été pillées. On les dirait de terre, évanouies.
Plus de linge aux fenêtres.
Et là, la révélation ! ma mise en scène est en place. Celle qui doit donner à Estéban le rôle de sa vie. Je revois tout : Tourbist effondré comme la tour de Babel.
J’appelle Estéban – il fallait que je le fasse – et je lui demande de me rejoindre illico au café Tortoni à Buenos Aires le plus tôt possible.
Je suis en effervescence, mes nerfs me jouent des tours, est-ce mon hypomanie qui reprend ?
Je ne dors plus, je ne mange plus, je vois des mais ménorahs partout. J’ai trouvé aux archives de l’institut français, grâce à sa responsable, femme mystérieuse qui porte le même nom que ma sœur, une lettre qui m’a laissé perplexe.
J’ai écrit le plus beau monologue de l’histoire du théâtre, celui d’Hamlet mis à part – admettons… (me voilà mégalo)

«Erre
Erre
Erre
Je suis le juif errant… »

Essaouira début janvier1969

J’ai écrit sans discontinuer pendant cinq jours et quatre nuits et j’ai aussi revu la femme de l’institut, je ne vous raconterai pas la nuit qu’on a passée. Elle s’appelle en fait Jeanne Méline. Au matin elle m’a offert un drôle de truc, genre sculpture en céramique, comme on en voit au Mexique chez les Lacandons. Aussitôt j’ai pensé Golem et je l’ai inscrit dans l’écriture de ma pièce. Malgré la fièvre je sens que je n’ai jamais été aussi prolixe. Estéban me hante, parfois il m’intrigue, souvent il m’attire, je le sculpte à ma guise. Il est mon personnage inachevé, dépourvu de libre arbitre. Il sera ma vérité, mon golem. j’ai pensé golem et à ces vieilles légendes juives de Prague qui gisent dans les combles de la synagogue Joséfov

Essaouira fin janvier1969

Il me tarde de retrouver Estéban mon golem, mon Don Juan ; et moi son commandeur. Je ne nous veux pas de glaise mais de marbre (didascalie à revoir). Je prends le bateau demain et dans trois jours je saurai à quoi m’en tenir.
Je l’ai rencontré avec une bande de copains, un jour où nous étions décidés d’aller tous voir Le chien andalou de Luis Bunuel au cinéma le Champo, dans le cinquième arrondissement. Il s’est assis à côté de moi sans aucun échange de mots mais lorsque l’oeil, un magnifique oeil-de-boeuf, a été tranché en transversale, il s’est mis à trembler tellement fort que je me suis senti obliger de poser ma main sur ses cuisses pour qu’il cesse et se calme. Il s’est alors évanoui, les yeux grands ouverts comme en transe. Bunuel me fascine plus que Dali, j’ai déjà vu cette scène plus de 10 fois mais l’évanouissement d’Esteban me contraria plus qu’il n’aurait dû. Je ne supporte pas les imprévus, les ratés, les impondérables. Il me fallait faire des efforts chaque fois plus grand pour ne pas hurler. Mon cœur battait la chamade, j’avais envie de fuir. J’avais soif de toujours mieux comprendre la complexité des créations Bunuel Dali et leur surréalisme débridé. Moi gamin de nulle part, j’étais subjugué et je ne voulais pas en perdre un traître mot. Une fois remis de ses émotions, Esteban a voulu prendre un café à l’estaminet du coin. Je l’ai suivi. Notre conversation à bâtons rompus s’est éternisée une bonne partie de la nuit.
Il en résulta que nous essaierions de former ensemble une équipe solide, complices, lui l’acteur, moi le dramaturge.

Buenos Aires, juillet 1972

La pièce est enfin terminée !

 

Fin des extraits du journal intime de Tiago, les autres extraits sont perdus.
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chapitre 3

épitaphes 3 : « Le temps d’un soupir »

Dans ma peine, j’eus la joie éphémère de trouver parmi ses papiers personnels un poème qui m’était adressé ; (enfin c’est ce que je crus sur le moment)

 

Ballade à Mélina
Dites-moi où, n’en quel pays
Est Mélina, la marocaine
Dont mon cœur aussitôt s’éprit
Elle reste longtemps souveraine
Belle, il faut qu’il m’en souvienne
D’Essaouira elle était fière
Son sang coule encore dans mes veines
Ainsi chantaient les rois berbères

Mélina, à moi, tu as souri
Ecoute-moi, brise tes chaînes
Avec ferveur vers toi, je prie
Quoiqu’il se passe, quoiqu’il advienne
Ton sang coulera dans mes veines
Tu as beau être douce et fière
Mon écriture ne sera vaine
Ainsi chantaient les rois berbères

Mélina, à moi tu as souri
Alors s’est effacée la haine
Mon être par toi a grandi
Ton sang se mélange dans mes veines
Et je regarde couler la Seine
Nous respirons le même air
La musique gnaoua nous entraîne
Ainsi chantaient les rois berbères

O toi Princesse souveraine
Peut-être un jour sera mère
Lors l’écriture sera vaine
Ainsi chantaient les rois berbères

 

Il s’intitulait « Ballade à Mélina » mais j’ai tout de suite senti à sa lecture que quelque chose clochait. Oui le même sang coulait dans nos veines, mais Tiago ne m’avait jamais témoigné de tels sentiments ; de plus, j’imaginais mal Tiago prier…
Je découvrais pas à pas un être un peu plus étranger, un peu plus opaque.

Qui était cette Melina ?
Chapitre quatre, épitaphes quatre : « je vais enfin jouer le rôle de ma vie »

Dans la peine qui ne me quitte plus, j’ai consulté des journaux qui encombrent l’appentis, sur le dessus d’une pile je suis tombée sur un article de TEL QUEL, un témoignage de Tonino, un de nos camarades de classe perdu de vue :

 

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Témoignage de Tonino

Tonino porte une djellabah blanche . il est élancé, les pommettes asiatiques comme les Chan et le cheveu frisé.
On m’a dit que vous l’avez bien connu étant jeune ? quel enfant était-ce ?
–         Ouh lala ! difficile à dire. A l’époque on jouait, on se bagarrait, on n’analysait pas comme aujourd’hui
–         Nous étions dans la même école primaire et dans la même classe qui plus est. Je me souviens qu’au CP il  a eu un mal fou à apprendre la lecture et l’écriture. Il était souvent puni. Souvent au coin. En revanche il apprenait bien par cœur. Il ne parlait pas, on se demandait même pourquoi, entre copains… aurait-il un défaut de prononciation ? était-il étranger ?
Un jour dans la cour de récréation, on jouait à la balle aux prisonniers, il s’est écrié : « alors espèce de crétin, tu te bouges ?! »
Il était grand et se mouvait comme un félin. Eté comme hiver, il avait une écharpe nouée autour du cou. Il venait à l’école en vélo, ce qui faisait de lui une vedette et j’ai compris qu’il habitait au-delà de la palmeraie de Moulay Bouerktour. Un jour avec la bande du village on l’a vu se tremper à la source. Cela signifiait qu’il était pauvre. Ses parents ne possédaient qu’un malheureux lopin de terre tout près de la carrière où l’on creuse pour extraire les meules de pierre du moulin.
Un autre jour, pendant le ramadan, mes parents étaient partis au souk d’Ounagha, je l’ai suivi de loin, j’avais emprunté la bicyclette de mon grand-père. Il m’intriguait… il pédalait sans se retourner (croyais-je) mais arrivé à la fourche, là où le chemin bifurque vers les tamaris, j’ai reçu un jet de pierres qui m’a fait fuir de honte. Le lendemain Tiago n’est pas venu à l’école coranique, ni les jours suivants.
C’est à Essaouira que je l’ai revu quelques années plus tard, à l’Institut français. Il a fait mine de ne pas me reconnaître, en grande conversation qu’il était avec la responsable de l’Institut : Mélina.
J’étais étudiant à Rabat, en lettres, et lui, le soir même était invité à présenter ses deux premiers romans. Il a raconté à cette occasion la mort de ses parents, son exil vers l’Argentine, chez un oncle, et l’année qu’il venait de passer à Lisbonne dans un cours de théâtre. Moi qui terminais péniblement ma thèse de doctorat, je buvais ses paroles empreintes d’un fort accent portugais. Il n’était pas resté au pays et semblait avoir eu plusieurs vies. A la fin de la conférence, j’eus le courage de lui demander un autographe et là  je m’en souviendrai toute ma vie, il s’est levé, m’a regardé dans les yeux et m’a serré dans ses bras.
J’ai laissé tomber ma thèse, je l’ai suivi d’abord  comme assistant  avec les quelques notions d’ingénieur du son que je tenais de mon grand frère et j’ai vu germer en lui l’envie d’écrire une pièce de théâtre. Je ne sais plus pourquoi on a été séparés pendant deux ans  et un jour, je vivais alors à Paris,  j’ai reçu une lettre de lui me demandant de le seconder dans le projet ambitieux que vous connaissez. Sur le plateau il était homme-orchestre. Il régissait tout avec précision mais son caractère était imprévisible. Tantôt enthousiaste et fourmillant d’idées, tantôt cloîtré dans des abymes sans fond, incapable de sortir trois mots, le visage fermé. Il disparaissait alors quelques temps sans laisser d’adresse et le directeur de théâtre de Lisbonne, ainsi qu’Estéban, son acteur fétiche, son alter égo, avaient de quoi se faire du mouron et s’arracher les cheveux. Pendant ces temps d’attente nous n’étions pas rémunérés.
J’ai tenu bon, j’ai supporté ses incartades, son hypomanie et ses dépressions. La générale du 5 juin 19.. ne fut pas un franc succès mais le 07 juin il y eut une standing ovation de plus de 10 minutes.
Il avait conquis le cœur des spectateurs le plus exigeants, les avait fait rire et pleurer et la critique fut dithyrambique .
Il ne vint pas saluer son public, ni son acteur ni toute l’équipe, ni moi. Je ne l’ai jamais revu
J’ai appris par hasard, plus tard, par Estéban que le 7 au soir, il s’était suicidé. Cela ne m’a pas étonné, cela m’a juste fait mal.
Je n’ai jamais revécu d’aventure collective aussi forte depuis. On peut dire ce qu’on veut, c’était quand même un grand bonhomme. Je n’ai jamais relu cette pièce hétéroclite mais elle reste gravée, intacte dans ma mémoire. Chaque scène y est inscrite, je vois des plans en cinémascope, j’y vois des travellings et des gros plans et j’entends sa voix me poursuivre.
Que vous cherchiez à écrire sa vie me touche au plus profond.
C’est un plaisir et aussi une douleur de le faire revivre un instant.
Je croyais l’époque Tiago définitivement close… tout ça c’est du passé.
Si on vous parle de lui en négatif, ayez toujours à l’esprit qu’il a tout donné dans sa courte vie et qu’il a sûrement souffert plus que quiconque.
Ses trois livres vous le diront mieux que moi..
.
TONINO

 

 

Le témoignage de Tonino m’a bouleversée car il datait pile du jour de la mort de Tiago, il répondait en partie au mystère Mélina, mon homonyme. Était-ce un homonyme ou bien Tiago me confondait-il avec un être aimé ? J’eus beau me rendre à l’institut français pour enquêter : aucune trace d’une quelconque Mélina…
Je remettais sans cesse mon entreprise de biographe occasionnelle en cause mais chaque jour j’approfondissais ce mystère qu’était mon frère.
Je refusais de voir, je refusais sa maladie.
On le disait bipolaire.
Ce mot étrange me plaît, il évoque le double de notre gémellité, double don, talent double, double vie. Bisexualité… ? Peut-être. À ce point de mon enquête, j’eus envie de reculer. Souvent j’ai envie de laisser tomber. Pourquoi sa vie plutôt que la mienne ?
Toutes ces épitaphes à la fin de son carnet de travail me laissent perplexe. J’y décèle des doubles sens. Plus je creuse et plus le mystère de sa vie s’épaissit. Les épitaphes laissées par lui m’étaient-elles adressées ? Laquelle dois-je choisir pour sa pierre tombale ?
« Inutile de crier, je ne vous entends pas »
«  inutile de crier, je ne vous entends plus » ?
Est-ce « pas » ou «plus» ?, un doute subsiste.
Quand les a-t-il écrites ?
Combien de temps avant la pièce qu’il l’a tué ?
« Ainsi le veut mon metteur en scène »
Quelle force supérieure lui fait dire cela ?
Quel double de lui-même ?
Entendait-il des voix ?
Ces perspectives ne vont mener nulle part car je ne trouve rien sur sa maladie. Aucun papier, aucune ordonnance. J’ai téléphoné pratiquement à tous les médecins susceptibles de l’avoir soigné à Essaouira, à Buenos Aires et à Lisbonne. Pas de trace de maladie psychique ou mentale. Impossible de me souvenir comment l’idée a germé dans ma tête de sa maladie. Je l’ai toujours su malade. Je n’étais pas la seule à avoir peur de lui.
Peur pour lui.
Enfant je lui prenais la main pour calmer ses terreur et ses délires et je chantais des mélopées inventées en langue berbère, enfin en un sabir compréhensible que par nous deux. Pourquoi ce silence ensuite ?
Un silence si long…
Pourquoi ne pas m’avoir appelée le jour de sa mort ou la veille ?
Aucune invitation pour les 5,6 et 7 juin. Je relis inlassablement sa pièce, la quatrième de couverture, le titre même de sa pièce me met mal à l’aise : « Un arc-en-ciel de ténèbres ». Pile ou face ? Pile, l’enfance colorée et face, sa vie d’auteur enténébrée, ou bien le contraire : une enfance de ténèbres pour une suite en contrepoint.… Sa mort dit le contraire.
La quatrième de couverture dit encore et encore ce déchirement, ces fleurs du mal :

-Quatrième de couverture :

La pièce de théâtre : Un arc-en-ciel de ténèbres, est le point de rencontre entre diverses cultures. Les personnages y débordent de passions contradictoires dans lesquelles politiques et amours se mêlent pour engendrer l’inattendu et un sous-texte riche en métaphores. Cette pièce est une danse, un gouffre où l’on se perd. Tiago Mendès nous invite dans une langue qui lui est propre, à un rêve éveillé, un voyage hypnotique entre surréalisme et fantastique.

 

 

En revanche la salle d’exposition me paraît plate en comparaison de cette couverture explicite.

 

 

 

Scène d’exposition

Quelque part au Maroc

Ulysse – fatigué et impatient
Cesse de me tourmenter. A quoi bon me chasser ? j’ai tellement voyagé, mes bagages sont lourds et ma mémoire éclate… d’ailleurs qui es-tu pour ainsi me parler ? Tu me troubles et m’enivres de mauvais vin. Ouvre la fenêtre, viens t’asseoir près de moi, j’ai des choses à te dire et je ne peux attendre. Tu me dis l’avoir vue… dis-moi à quoi elle ressemble ?

L’aubergiste – se moque de lui
Elle ressemble à Circé, la fée magicienne. Ses cheveux sont serpents ainsi que les gorgones..

Ulysse
Arrête de te moquer de moi, remplis ma cruche et ressers-moi à boire

L’aubergiste – énigmatique
Il te reste quelques kilomètres à parcourir mais avant je préfère te prévenir. Quelque chose a changé que je ne saurais décrire
———————————————————————————————————————–

Elle annonce pourtant un tsunami qu’il me plaît de lire et relire. A chaque lecture je décèle les aspérités de sa peau, de son corps : « la douceur qui fascine, et le plaisir qui tue » et je le vois avec sa jambe de statue… Les ellipses sont fréquentes, leur noirceur abyssale. Il laisse une œuvre inachevée dont ces quatre dernières lettres ne présageaient pas l’issue :

 

4 Lettres retrouvées…
I- A l’éditrice des éditions du Rouergue :

Chère éditrice,

Nous collaborons depuis quelques années déjà : vous avez édité mon premier roman « Les cerfs-volants de l’insolence » et mon deuxième roman aussi « La plage des noyés de nulle part », aussi je vous fais confiance pour mon troisième opus « Un arc en ciel de ténèbres », une pièce de théâtre, cette fois. Je sais que vous ne publiez que des romans mais j’ose espérer que vous dérogerez à cette règle vu que nous avons discuté la dernière fois du « Golem de Tourbist » et que ce Golem est la première partie de ma pièce. C’est donc une œuvre hybride entre récit et œuvre théâtrale que je vous propose d’éditer.
Vous n’êtes pas sans savoir que la notion de genre en littérature s’ouvre aujourd’hui, votre perspicacité fera le reste. Voici donc, ci-joint mon manuscrit, j’ai confiance.
Bien à vous,
Tiago Mendès

 

II- Lettre à Tonino Fuentes, ingénieur du son et technicien de plateau
Buenos Aires le …/… /…

Cher Tonino
Je connais votre travail sensible et susceptible de m’intéresser pour une pièce que je compte monter au printemps prochain. J’aurais besoin, si vous êtes libre en ce moment d’un assistant de plateau qui puisse régler tout ce qui concerne la lumière et la technique. Il s’agit d’une pièce sur un juif errant dans le sud marocain (lumière frontale et lumière douche suivie selon les actes d’une lumière plus en clair-obscur avec gélatines de couleurs) A certains endroits il me faudrait même une lumière naturelle, solaire, avec un plateau simplement allumé de bougies au dernier acte, comme dans Barry Lindon. Vous seul savez faire cela. Quant aux musiques je les voudrais live, intégrées au récit. Une musique digne de la musique gnaoua au début de la pièce et moins prégnante à la fin, genre violoncelle, baroque peut-être, à voir ensemble. Fixons un rendez-vous. Je suis actuellement à Buenos Aires mais je peux vous rencontrer à Lisbonne à la fin de ce mois. Je crois en vous avec ferveur, vous pouvez croire en moi.
Bien à vous,

Tiago Mendes
 

 

III- Lettre à une journaliste
Le …/ …/ …
Chère amie, journaliste et critique littéraire
Vous avez lu ma pièce et je sais ce que vous en pensez. Vous connaissez ce projet qui est le mien depuis trois ans. Il est temps aujourd’hui d’en faire une critique honnête dans votre journal car ma pièce est programmée pour la fin de ce mois au théâtre national de Lisbonne les 5, 6 et 7 juin prochains
Ci-jointe une invitation pour le soir que vous choisirez.
Bien à vous,
Tiago Mendes

 

 

 

IV- Lettre à Mélina
Lisbonne le 1er juin 19..
Chère Mélina,
Notre liaison en pointillés avec ses hauts et ses bas m’a nourri, tu le sais, pendant trois ans, période pendant laquelle j’ai pu écrire, grâce à toi, une pièce dont tu es la muse.
La dernière fois qu’on s’est vus à Essaouira tu m’as demandé avec violence de sortir de ta vie, et je te comprends. J’ai beaucoup réfléchi à notre passion réciproque, l’un pour l’autre, et j’ose espérer que tu as parlé sous le coup de la colère.  Je ne peux pas croire ce « Je ne veux plus te voir de ma vie »
Tu es la seule femme que j’ai jamais aimée. Tu rayonnes. Tu es tout pour moi et tu ne peux être jalouse que de mon écriture. C’est tout.
Quand je te quitte, tu es dans mon esprit, dans mes gestes, dans ma voix. Tu es dans mes mots. Tu es ma force de vie, même absente, tu me guides. Je sais aujourd’hui être enfin sincère.
La pièce est terminée, ma Mélina et je veux que tu la vois. Il le faut !
Aussi je joins à ma missive une invitation pour la générale qui aura lieu le 5 juin prochain, ainsi qu’un billet Essaouira/ Paris/ Lisbonne
Sans toi ma pièce n’a aucun sens,
Tiago

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chapitre 5, épitaphe 5 : « Je n’ai pas prévu le mot fin, et pourtant il s’impose »

Ses autres épitaphes sont plus claires :

– « je n’ai pas terminé, la suite s’écrira sans moi. »
– « vient de se tourner la dernière page »
– « dernier acte »

« La raison du plus mort est toujours la meilleure ! »

 

Je choisis « Dernier acte. » à graver sur sa tombe, il dit le théâtre bien sûr… Mais pas seulement.

Dans son ultime interview je le reconnais, mon frère, cet écorché-vif, cet incompris, ce perfectionniste des mots. J’entends sa colère, son impuissance :

 

Interview de la journaliste et critique littéraire à laquelle il avait écrit (voir troisième lettre) en mai, juste avant que la pièce ne soit créée.
Elle a vu le la pièce le 5 juin et lui a demandé une interview le lendemain.

Interview :

L : Tiago Mendès, vous êtes détesté dans votre pays tout autant qu’adulé, est-ce que cela influence votre écriture ?

T : En aucun cas. Les réactions pulsionnelles n’interfèrent en rien dans mon travail, j’ai passé ma vie à me battre, pas contre les êtres, mais contre moi-même.

L : Comment avez-vous vécu la première de votre pièce hier soir ? Était-ce à la hauteur de vos espérances ?

T : Le soir d’une générale, j’ai une fâcheuse tendance à ne voir que les points qui clochent, les erreurs de casting, les faux départs, les faux raccords, les rythmes trop lents, les spots de lumière qui traînent à venir, et surtout, surtout, je hais mon écriture paresseuse, ses redondances, tous ces tics d’écriture qui me collent à la peau.
J’adore dans mon métier le travail préparatoire, le travail de mise en scène, mais dès que mon texte s’incarne, j’en réalise les manques, les incertitudes et toutes les approximations.
La pièce ne ressemble en rien à celle que j’ai imaginée au début de sa création et j’en suis plus que troublé.

L : nNêtes-vous pas trop dur avec vous-même ? Votre pièce hier a été fort applaudie, elle a reçu un bon accueil…

T : Il est vrai, elle a été applaudie plus que je n’aurais pu l’espérer ; il n’en reste pas moins que j’en suis le seul juge objectif.
Oui Esteban a pris son envol, il était le Golem qui séduit et qui épouvante. Esteban n’a jamais été si bon, mais j’avais imaginé un théâtre total et je n’ai vu qu’une création divertissante.
Des fantômes de personnages, des êtres de papier.

L : J’ai reconnu dans votre texte les points forts de vos deux romans, cette tension entre deux pôles contradictoires du personnage principal ( en l’occurrence pourrait-on penser qu’Esteban dos Santos vous incarne?) Et surtout le côté politique en prise directe avec l’actualité de notre pays, je veux dire toutes ces années de dictature de Salazar, et sa chute, la révolution des oeillets en 1974…

T : Oui j’ai été obligé de quitter mon pays ne pouvant plus supporter les exactions qui y étaient perpétrées mais ce pays me colle à la peau, il fait partie intégrante de toute mon œuvre et si message politique il y a, je l’ai voulu universel.
La façon dont l’homme est capable de traiter l’homme me révulse et celui qui prétend ne pas parler de politique dans son œuvre, 1 me détecte, 2 se ment à lui-même, 3 est un connard.

L : Utilisez-vous votre écriture comme une arme ?

T : C’est possible, mais pas que.
J’ai voulu construire une œuvre esthétique contemporaine. J’ai voulu, comme Godard en France, non pas réveiller les consciences par les mots, mais réveiller en chacun une émotion esthétique qui le fasse réfléchir.
Vous voyez… Le syndrome que Stendhal vécut à Florence, à la galerie des offices ?
Je veux créer chez mon spectateur une presque transe-hypnotique, qu’il sorte du théâtre à jamais transformé.

L : N’est-ce pas un peu présomptueux et vain ?

T : Vous me décevez, cette question est dénuée de cette belle intelligence vous avez fait montre il y a quelques années dans un article sur Patrice Chéreau et qui m’a décidé à vous écrire, à vous faire confiance…

L : Vous êtes donc sensible à la critique littéraire ?

T : Je la veux droite, sans a priori, détaillée, sensible justement… Et référencée…

L : Vous placez toujours la barre très haut

T : Oui

L : Quelle place attribuez-vous à Essaouira dans votre œuvre ?

T: Essaouira m’a nourri, m’a forgé et je lui dois mes premiers chocs esthétiques, mes premières émotions, mes premières amours.

L : Comment êtes-vous passé du roman au théâtre ? Et pourquoi ?

T : lLécriture théâtrale paraît facile au premier abord, ce sont des dialogues…
Elle ne l’est pas.
Elle est plus ramassée et doit dire en peu de mots ce que le livre met des pages et des pages à évoquer.

L : pourquoi ce changement de genre ?

T : J’ai toujours souffert de ma personne, de mon ego, de ma grandiloquence lyrique ; j’ai besoin de me confronter aux autres, de les faire vivre, qu’ils se découvrent eux-mêmes. J’ai ressenti le besoin d’un travail collectif, d’un travail d’équipe. Je me sens démiurge à mes heures, je l’avoue. Ce travail me comble. Comble en moi un vide toujours plus grand.

L : Y a-t-il un rapport au sacré dans votre pièce ?
Il était visible dans vos deux romans ( Les cerfs-volants de l’innocence et dans La plage des noyés de nulle part)… Moins palpable dans Un arc-en-ciel de ténèbres… ?

T :Vous n’avez rien compris. Il est en filigrane, fil directeur, fil rouge de ma pièce : le sacré ne s’exprime pas en mots, ni en salamalecs de génuflexions ; il se vit au quotidien et se conjugue à tous les temps de notre vie. L’amour est sacré, ce que l’on mange, l’amitié, le respect de l’autre, son écoute, un regard. Tout est dans la Torah.
Inutile de sursignfier. Le théâtre porte le sacré, le théâtre indien m’a inspiré, et celui d’Antonin Artaud, plus sûrement encore.

L : Le fait de ne pas écrire en arabe est-il un handicap pour vous ?

T : Assurément, j’ai perdu ma langue maternelle, j’ai perdu la matière dans mes rêves sont faits, ma colonne vertébrale, ma source.
Plus prosaïquement, en vérité, j’espère secrètement que Un arc-en-ciel de ténèbres sera traduit…

 

Fin de l’interview de Tiago Mendès

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La biographie de mon frère Tiago est loin d’être terminée ; il me faut aller sur ses traces, à Buenos-Aires et à Lisbonne.
Rencontrer Esteban sera la pierre angulaire de la suite.
Je m’y prépare.

Mélina Mendès

 

Bibliographie de Tiagogo Mendès :

-Les cerfs-volants de l’innocence, roman
-La plage des noyés de nulle part, roman
-Un arc-en-ciel de ténèbres,, pièce de théâtre

 

Merci aux archives de Lisbonne, à l’autre Mélina…, à la journaliste et à tous ceux qui sont cités

 

 

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